La non violence : un vrai combat ?

Débat à partir du témoignage de Christian Bourry-Esnault du MAN (Mouvement pour une Alternative Non-violente)

Appel au débat

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La violence de notre monde nous est relatée tous les jours par les médias : violences inter-étatiques ou entre les peuples, émeutes dans les banlieues, rapports humains exacerbés, difficultés dans le système éducatif, violence routière, violence conjugale …

Pour certains, la violence, les incivilités et la peur sont des compagnes journalières dont les meurtrissures conduisent inexorablement à d’autres explosions. Et comment oublier les agressions permanentes que peuvent représenter le chômage, le racisme ou certaines atteintes à l’environnement ?

Face à ce constat,

Quelles sont les valeurs de notre société, et de chacun d'entre nous?

Comment laisser parler nos peurs, nos angoisses, nos émotions et gérer notre rapport au(x) pouvoir(s)?

Quels moyens utiliser pour revendiquer, pour prendre notre place, oser l’avenir ? 

Les exemples des Gandhi, Mandela, Luther … et des actions concrètes menées autour de nous montreront que la non violence peut résoudre les conflits et que des rapports humains apaisés sont possibles.

Le débat (21 mars 2006)

Le témoignage:

Christian Bourry-Esnault, le témoin, se présente : marié, 4 enfants, ingénieur informaticien dans une grande entreprise privée de la région (lieu de conflits à gérer comme partout), objecteur de conscience.
En préambule, il donne quelques définitions :

- La violence = toute action humaine qui conduit à chosifier la personne humaine. La violence exerce un pouvoir jusqu'à la mort (exemple des guerres, l’Intifada, l’IRA, difficultés dans les banlieues,  etc.…)

- Le conflit = divergences d'intérêts. Comment en sortir ? Par la violence ou par le dialogue qui nous fait grandir. Le conflit, c’est la vie. Les personnes en conflit doivent être respectées. Elles sont des adversaires, mais pas des ennemis.

- La non violence = ce n’est pas la passivité, la lâcheté, la fuite, la panacée universelle. C’est une stratégie avec une certaine efficacité. C’est aussi une philosophie. La non violence n’est pas : tous les moyens sont bons.

- La violence structurelle = elle est la résultante d’un système, par exemple la pauvreté.

L’histoire du MAN

Créé en 1974 à la suite d’une réflexion sur la non violence, pour soutenir les objecteurs de conscience et lutter pour le statut des objecteurs avec l’aide de la communauté de Lanza del Vasto. Puis s’engagea une lutte contre l’armement nucléaire et les essais atomiques à Mururoa. Après une période de refus s'amorça dans les années 1980 une période de propositions comme celle de la défense civile non violente. Le Ministère de la défense a même payé durant 2-3 ans trois  chercheurs du MAN pour travailler sur le principe de la non coopération en cas de guerre.

Le MAN a soutenu les mouvements non violents dans le monde : anti-apartheid, Solidarnosc, marche pour l’égalité et contre le racisme, les déboulonneurs (contre la pub envahissante) …

Autres questions traitées? Qu’est-ce qu’on fait des porte-avions amiantés, des sous-marins militaires qui rouillent en Russie …

Dans le milieu des années 80, la réflexion s’élargit sur la vie quotidienne (sensibilisation des professeurs des écoles à la non violence, intervention dans les IUFM), la vie des quartiers, les conflits dans les lieux de travail et comment se situer par rapport à la loi.

Aujourd’hui, nous nous intégrons dans la décennie de l’ONU, de la Paix et de la non violence surtout envers les enfants. Avec formations de groupes dans le monde. Comment gérer des conflits, quelle culture de Paix ?

Culture de la non violence.

La violence est souvent présentée comme l’ultime recours et la seule solution. Le MAN a des groupes qui interviennent pour former à la non violence (Education Nationale, Police, Gardiens d’immeuble ….).

Pour maintenir la paix, on envoie des militaires, alors qu’il faudrait envoyer des personnes formées à la non violence. Des équipes malheureusement en petit nombre ont été envoyées au Kosovo, en Palestine (accompagner des élections, des manifestations par le service d’ordre). C’est un travail de fourmis.

La non violence, c’est un apprentissage à maîtriser ses pulsions, gérer ses émotions. Il faut s’entraîner. Cela demande une éducation et il faut penser à celle des enfants.

Par exemple, quand nous sommes en colère, il faut respirer profondément ; tout de suite, la colère descend d’un cran. La peur excite les gens ; il faut donc d’abord trouver les mots ou les attitudes pour les calmer.

On ne nous a rien appris pour dialoguer, mettre en forme les débats. Lorsqu’une incompréhension ou un conflit apparaît, le plus souvent, on oublie l’objet du débat et on en vient à stigmatiser la personne. Il faut donc apprendre à communiquer entre nous, à revendiquer. Le conflit est un rapport de forces qui doit rester non violent.

Le débat

Q/ Comment faire comprendre qu’on veut rester sur le plan non violent ?

R/ Chaque conflit est unique. Il faut l’apprécier selon ce qu’on est soi-même. Le respect est très important. Si le débat est trop vif, il faut remettre à une autre fois la résolution du conflit. Dans l’éducation des enfants, la claque est la solution immédiate, mais elle a nié le conflit, qui refera surface le lendemain.

Q/ Est-ce que la non violence est contre nature ?pont

R/ Violence et non violence sont tous les deux naturelles et en chacun des humains. Il suffit de faire ressortir les avantages de la non violence.

Q/ Parents et éducateurs veulent transmettre des valeurs. Comment entendre l’enfant et reformuler nos convictions ?

R/ Il faut toujours se demander : au fait, pourquoi je fais ça ? Parce que mes propres parents ont réagi comme ça avec moi ? Il faut tendre à transmettre nos valeurs par émulation. Il ne faut pas que l’enfant intériorise : papa a toujours raison. Mais c’est vrai qu’on a du mal à vivre des désaccords.

Q/ Dans la réussite des enfants, la compétition est omniprésente. Par exemple, des enfants ne peuvent pas faire de sport, parce qu’ils sont jugés mauvais.

R/ Si on élargit la question, on constate que la plupart des jeux sont des jeux de compétition où le jeu consiste à éliminer le plus faible. Pourquoi ne développe-t-on pas davantage les jeux de coopération, d’entraide?

Q/ Le CCFD reçoit la semaine prochaine quatre témoins pour des projets qu’il soutient et où l’on voit des solidarités exemplaires.

R/ Oui, on voit par exemple en Amérique latine, l’émergence de démocraties participatives. On construit des réalités en partant du quotidien, à partir de projets qui ne sont ni uniques ni uniformes. La mondialisation induit des petites cellules coopératives qui se développent.

Q/ A l’époque, Jean Marie Muller disait que si on mettait autant d’argent dans la recherche sur la Paix qu’on en met sur les armes, il y aurait un grand pas de fait vers la Paix

R/ La formation est très importante. Si on mettait des crédits pour former des médiateurs, des conciliateurs, des forces de Paix, il y aurait moins de violence et ça coûterait moins cher que les interventions armées.

Q/ De Gaulle disait : il faut construire une force de dissuasion nucléaire pour avoir la paix.

R/ L’idée de De Gaulle a peut être garanti la paix en France ou en Europe, mais pas dans le reste du monde où il y a eu beaucoup de conflits et de morts. Pour développer cet armement, la France doit vendre des armes. C’est ainsi que dans la première guerre du Golfe, la France s’est battue au côté des alliés contre des armes vendues par la France aux belligérants.

Q/ Comment le MAN est-il reconnu sur place ?

R/ Par des gens connus comme JM Muller, Jacques Semelin, Christian Delon, par des actions militantes (Kosovo, Palestine …) et éducatives (IUFM, Conseils généraux..), les affinités politiques (les Verts à l’époque qui mettaient la non violence en avant). Peu de choses à Montpellier.

Q/ Les personnels des bureaux d’accueil de certains services sont en général non formés pour répondre aux citoyens agressifs.

R/ Oui, dans mon entreprise, la standardiste se fait souvent insulter. Il faudrait accompagner cette personne. Des entreprises ont proposé des stages de formation à l’accueil ou à la non violence. Ces stages sont annulés par manque de candidats. Il faut donc savoir se remettre en cause. Ces formations portent sur la connaissance de soi-même, le savoir être.

Q/ Dans les violences des banlieues, comment peut-on réagir ?

R/ Il faut être respectueux et ne pas considérer l’autre, en face, comme une chose, mais comme quelqu’un. L’humour marche bien, ça bloque la violence.

Pour les manifestations, il faut un service d’ordre, des gens bien formés à la non violence. Par exemple, lors des grandes manifestations sur le Larzac, la Fédération Paysanne a formé un service d’ordre efficace qui a pu tenir tête à des personnes prêtes à en découdre avec la police. Les services d’ordre des autres centrales sont également très efficaces. Lorsqu’une personne sort tout à coup une matraque pour cogner, il faut intervenir à chaud. Lorsqu’un gars détruit une vitrine, il faut l’isoler et s’occuper de tous ses copains autour avant qu’ils se laissent emporter par la violence et leur demander pourquoi ils sont là. Ce n’est pas la panacée universelle, mais il faut réagir vite et ne pas avoir peur de prendre des coups.
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Q/ Si on est témoin d’une agression, que faire ?

R/ Crier très fort, cela peut déstabiliser l’agresseur. Faire une réflexion tout de suite sur son comportement. Mais cela demande une maîtrise de soi. Sinon, si l'on est sans formation, aller chercher du secours.

Q/ Il semblerait qu’il faut tout casser pour que le pouvoir daigne entendre les revendications.

R/  Les vignerons, les agriculteurs sont des adeptes de la violence. La violence met en effet le problème au grand jour. C’est un bon moyen, mais à court terme.On sait que le problème existe mais c’est tout. A long terme, on constate que le problème n’est pas réglé et que si la violence est un révélateur, elle n’est pas la solution. Il faut donc trouver d’autres moyens.

Q/ La pire des violences est structurelle. Elle entraîne la colère ou la démission.

R/  On se plaint de la structure pyramidale des institutions. Mais alors pourquoi dans les associations, a-t-on toujours besoin d’un président ? Pourquoi ne favorisons-nous pas une présidence collégiale ? On compte souvent sur une personne et lorsque celle-ci n’y est plus, le groupe se disloque. Dans la famille, on a aussi favorisé le pater familias. Le groupe cherche un chef.

Q/ Le MAN intervient-il dans la police ?

R/ Ponctuellement. L’état a le monopole de la violence légitime et c’est difficile d’y intervenir. Mais des policiers aimeraient avoir une formation à la non violence.

Q/ On n’agit pas pareil, lorsqu’on est seul ou en groupe.

R/ C’est vrai. Il faut faire attention à la manipulation. Dans le film Bloody, Sunday on voit le bourrage de crâne des militaires conduisant à un bain de sang chez les manifestants. Des femmes on pu éviter d’être violées en accrochant le regard de l’agresseur.

Q/ Il faut rendre hommage au MAN pour son travail pour la paix, sur l’objection de conscience qui, il n’y a pas si longtemps, conduisait à la prison.

Q/ Comment le MAN se fait-il connaître ?

R/ Le MAN a créé des revues, sur les grandes luttes non violentes du 20ème siècle. Mais il y a du travail à faire en particulier vers les médias. Depuis 1995, on parle un peu plus de la non violence dans les journaux. Mais c’est difficile de capter les médias dans une action non violente.

Q/ La désobéissance civile est-elle légitime, et quelles sont les limites de la non violence ?

R/ Si une loi est injuste, il faut d’abord utiliser tous les moyens légaux. Quand tous les moyens sont épuisés, il faut désobéir. Par exemple, les faucheurs contre les OGM, les déboulonneurs contre la publicité envahissante. La désobéissance conduit à un procès public qui éclaire les consciences et permet de modifier la loi.

Q/  Est-ce que dans tous les programmes de télévision de la semaine, vous auriez vu un document de type non violent ?

R/ Je n’ai pas la télé.

Q/ La télévision nous inonde tous les jours de films policiers avec des armes à feu.

R/  Oui je sais, malheureusement.  Il faut aussi faire attention aux jeux vidéo de combat et choisir des jeux inventifs.

Q/ Pourquoi vous n’avez pas la télé ?

R/ Etudiant, je n’avais pas la télé et je lisais beaucoup les journaux. Les journaux télévisés sont des caricatures de l’information. Une demi heure du journal télévisé correspond à l’information contenue dans une page du « Monde ». Pour les enfants, ce n’est pas un manque, car ils vont regarder la télé chez leurs grands parents. Pour éviter l’emprise de la télévision sur les enfants, il faut mettre en place des règles de choix d’émissions à respecter. Il faut apprendre aux enfants à lire les images, à les décrypter.

Q/ Pour vous, la non violence n’est-elle pas alors une tentation: celle de se retirer dans une tour d’ivoire (vous n’avez pas la télé, vous allez peu au cinéma, les communautés de non violents sont loin des villes…? Quand on parle de non violence, on passe en permanence de l'individu à la société? La société n’est pas qu'un ensemble d’individus? Il ne faut pas être angélique; l’idéal non violent comme utopie n'a-t-il pas des inconvénients ?

R/ Chacun individuellement mène sa vie comme il l’entend ; certaines personnes se retirent dans une tour d’ivoire et ne veulent pas voir les conflits. Moi, je vis en ville, je vis des conflits au travail etc. Il faut vivre les problèmes au quotidien. Il y a des situations paisibles et des situations conflictuelles ; il faut essayer d’avancer quand même et surtout ne pas sortir du monde réel, car nous devons lutter contre les injustices.

R/ On a reproché à Lanza Del Vasto sa tour d’ivoire. Mais c’est grâce à cette communauté de l’Arche qu’a pu se développer la lutte sur le Larzac. A cette époque, ils ont commencé par un jeûne, suivi par de la formation à la non violence et grâce à la stratégie développée, ils ont permis cette lutte nationale qui a permis aux paysans de rester sur leur terre. Ils sont allé voir Rugova au Kosovo, ont soutenu Solidarnosc en leur fournissant un ordinateur … Ce n’était pas une tour d’ivoire.

R/ Grâce à la non violence, ont été supprimés les quartiers de haute sécurité en Irlande. Il ne faut pas oublier qu’après 27 ans de luttes exemplaires et la lutte non violente de Mandela, la paix à été signée en Afrique du Sud et l’apartheid démantelé.

Q/ Quand on paie en Afrique du Sud un travailleur des usines Peugeot par un Euro par jour, n’est-on pas complice d’une source de violence ?

R/ Il faut rentrer dans la lutte pour que les rapports Nord Sud changent. Et dans la lutte, il y a un niveau individuel et un niveau collectif. Et les deux sont liés.

Q/ Actuellement un député des Pyrénées fait une grève de la faim dans le bâtiment de l’assemblé Nationale. Cela  relève de la non violence et n’est-il pas surprenant qu’il n’y ait pas prise de position des hiérarchies ecclésiales ?

R/ Dans les églises chrétiennes, il y a des réflexions sur la non violence, mais on parle de paix et c’est tout. Mais il y a des chrétiens qui agissent.

R/ Dans certaines luttes, les laïques engagés sont priés par la hiérarchie catholique de rentrer dans le rang.

Q/ Quelles sont les relations du MAN au niveau international ?

R/ Le MAN essaie de créer des réseaux de formation de personnes avec les Allemands, les Italiens, les Canadiens. En effet, dans des conflits nationaux, la présence d’un étranger peut garantir la sécurité d’un opposant. C’est le cas pour des personnalités palestiniennes ciblées par l’armée israélienne. Plusieurs ONG sont engagées dans ce type de protection.

Q/ Le sociologue René Girard a écrit un livre: « Le bouc émissaire ». La société a besoin de boucs émissaires. Jésus n’était-il pas un bouc émissaire ? Est-ce que Jésus et Pierre étaient des non violents ?

R/ Oui, mais dans certains cas, on voit que Jésus chasse violemment les marchands du temple et Pierre a eu la tentation de la violence au jardin des oliviers.

R/ René Girard a écrit aussi « le désir mimétique ».

Q/ Quand la non violence a-t-elle fait son apparition en France ?

R/ En France, la non violence a fait sont apparition dans les années 1920. Avant, il y avait le boycott. Le boycott vient du non de Charles Cunningham Boycott (1832-1897), riche propriétaire terrien de l'Irlande de l'ouest (comté de Mayo) durant le XIXe siècle qui traitait mal ses fermiers et subit un blocus de leur part.

Q/R/ Il faut apprendre aux enfants la non violence. La gestion de la non violence passe par une réflexion au niveau des conseils de Classes. Je crois en l’éducation.

Le débat continue :


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